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 Mémoire d'ombres

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Raphaël
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Localisation : Laval (53)
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MessageSujet: Mémoire d'ombres   Ven 13 Avr - 23:38

L'histoire que voici n'est pas toute récente, loin de là ! C'est un thriller à base d'amnésie dans un univers lovecraftien. Attention : plusieurs passages seront gores ! Artémis, je t'aurais prévenue...

Bip ! Bip ! Bip !
Qu'est-ce que c'était que ce bruit ? Régulier comme le tic tac d'une horloge...
Bip ! Bip ! Bip !
Une grande couleur blanche rendue floue par le rideau de ses cils. Ce fut tout ce que ses paupières daignèrent lui révéler en se soulevant péniblement.
Bip ! Bip ! Bip !
Son toucher engourdi s'éveilla peu à peu. Sensation aiguë dans son bras. Pressions sur son torse.
Bip ! Bip ! Bip !
Des odeurs flottaient. Fades et mentholées.
Médicaments.
Bip ! Bip ! Bip !
Peu à peu, il comprit qu'il était revêtu d'un pyjama de coton, allongé sous un drap sur lequel reposaient ses bras, que des ventouses collées à son torse mesuraient son rythme cardiaque traduit en Bip ! Bip ! Bip ! et qu'il était sous perfusion.
Ce qu'il ne sut pas, c'était comment il avait atterri ici. Et surtout pourquoi il avait atterri ici. Il fouilla dans sa mémoire à la recherche d'un malaise ou d'un accident.
Aucun souvenir ne se présenta.
Ses yeux s'ouvrirent. Enfin, il put voir la chambre d'hôpital où il était allongé.
Il entendit le brouhaha des conversations hors de sa chambre. Il entendit aussi des brancards rouler sur du linoléum.
Pas très bien insonorisé...
Tiens ! Il n'entendit plus rien, dans le couloir...

La porte s'ouvrit. Une jeune infirmière entra.
_ Bonjour monsieur ! salua-t-elle en décochant un grand sourire plein de chaleur et d'une sorte de fausse timidité enfantine.
Il tenta de lui rendre la politesse, mais ne parvint qu’à coasser de son larynx endormi par le coma :
_ Bonjour, mademoiselle Levreau.
Sa voix lui parut celle d'un fumeur invétéré qui aurait hurlé sans interruption pendant quarante-huit heures.
Elle sursauta.
_ Tiens ! Je savais pas qu'on se connaissait...
Elle était amicale. Ce n'était pas seulement son apparence inoffensive -une blonde aux yeux bleus et aux adorables traits de fillette- qui lui laissait supposer ça, mais aussi...
Il savait qu'elle n'était pas dangereuse pour lui. Bien au contraire. Comment le savait-il ? Ca lui paraissait aussi mystérieux que les évènements qui l'avaient mené à ce lit d'hôpital...
_ Vous avez raison, coassa-t-il de nouveau. J'ai lu votre badge...
Elle baissa les yeux vers le badge accroché à sa blouse, au niveau de la poitrine. Mathilde LEVREAU, infirmière, affichait le petit rectangle plastifié.
Elle redirigea son regard vers le patient.
_ Eh ben ! Vous avez une bonne vue, vous ! Oh ! protesta-t-elle lorsque l’homme voulut se redresser sur son lit. N'essayez pas de vous lever ! Vous sortez d'un coma de trois jours et...
Il sursauta autant que ses forces diminuées par son immobilité prolongée le lui permettaient.
_ Trois jours ?
_ Eh oui... Vous inquiétez pas ! On vous a fait faire quelques petits mouvements pour éviter une atrophie des muscles, on vous a fait bouger les lèvres...
_ Comment j'ai atterri ici ? coupa-t-il, impatient.
_ Alors ça, c'est une longue histoire ! Figurez-vous qu'un vieux monsieur qui promenait son chien vous a retrouvé dans un petit chemin du bois de Vincennes. Il vous a d'abord cru mort. Il a eu le réflexe de vérifier et a senti votre pouls battre. Il a donc appelé le SAMU, qu'a rien compris à votre cas ! Et en ce moment, vous vous trouvez à l'hôpital Bichat.
_ Rien compris à mon cas... Comment ça ?
_ Vous étiez dans le coma, et pourtant, aucune trace de blessure sur votre corps. On n'a pas retrouvé de traces de piqûres non plus, donc, pas de drogues... Franchement, vous êtes une belle énigme pour nos médecins !
Mathilde Levreau eut un petit rire aimable, puis reprit un air aussi sérieux que le permettait son visage enfantin.
_ Dites-moi... On n'a retrouvé aucun papier sur vous. Je vais vous demander de vous présenter.
Il voulut donner son nom, mais...
Rien ne vint... Il avait bien un nom, quand même !
_ Ah ! Une amnésie... constata Mathilde. Vous inquiétez pas, c'est courant après un coma ! Surtout, ne vous bagarrez pas avec votre mémoire ! Elle reviendra en son temps ! Vous n'avez pas de lésions à la tête : c'est juste que votre cerveau se réveille et qu'il a besoin de se remettre en route... Les médecins vont vous faire faire quelques exercices pour que ça revienne. Bon, je vais prévenir que vous vous êtes réveillé. On va organiser votre rééducation. D'ici là, reposez-vous ! Vous en avez besoin. Ça paraît paradoxal quand on sort d'un coma, mais c'est très important ! Un coma, c'est pas un sommeil ! D'accord ?
_ D'accord... Merci...
_ A votre service !
Mathilde Levreau quitta la chambre.

Trois jours ?
Retrouvé sans blessure ?
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Sam 14 Avr - 22:20

Quartier La Villette

Bzzzz !
Bernard Maurrat sursauta. Son coeur lui donna l'impression de vouloir jaillir de sa poitrine. Depuis vingt ans qu'il occupait cet appartement, il n'avait jamais pu s'habituer au bourdonnement agressif de son interphone.
Pas plus que son labrador qui, dérangé dans sa sieste, émit de vigoureux aboiements protestataires.
_ Tais-toi, Dobey ! ordonna Bernard.
Le chien se calma immédiatement. Une brave bête, ce Dobey... En général bien sage -sauf quand l'interphone sonnait-, il était également très affectueux et obéissait à la première injonction. Cette docilité était le fruit d'un dressage rigoureux qui n’avait posé aucun problème à Bernard : trente ans d'expérience de maître-chien au service de la Police Nationale, ça pouvait toujours servir... La tendresse de l'animal, quant à elle, était tout simplement dans sa nature.
Cinq ans auparavant, Bernard fêtait avec son épouse Martine l'anniversaire de leur mariage. Alors qu’ils trinquaient à toutes ces années de bonheur, elle lâcha sa coupe de champagne et pressa sa main contre sa poitrine. Une grimace de douleur avait déformé son visage. Sa bouche semblait chercher sa respiration, mais ne trouvait qu’un sifflement rauque.
Bernard avait laissé tomber sa coupe de champagne et s’était précipité sur le téléphone. Son pouce fébrile avait péniblement
Non ! Saleté de tremblement !
composé le 15. Entre deux sanglots, il avait supplié le SAMU d’intervenir au plus vite. Il avait donné l’adresse. Puis, sans prendre la peine de raccrocher, il revint auprès de Martine, qui
meurt !
cherchait toujours sa respiration. Il avait saisi cette main dont l'étreinte faiblissait de seconde en seconde. Il caressait cette chevelure aujourd'hui d'un élégant blanc neige, jadis d'un noir de jais qui l'avait séduit.
_ S'il te plaît, Martine ! suppliait-il en pleurant.
Mais la main devenait de plus en plus
morte !
inerte.
_ Martine...
Pendant que la vie quittait lentement le corps de sa femme, il voyait défiler toute ces années comme un film en accéléré. Leur première rencontre, alors que tous deux, lui qui rêvait de dresser des chiens et elle qui étudiait le métier d'institutrice, recherchaient le même livre sur l'étal d'un bouquiniste. La longue conversation qui avait suivi. Les nombreuses promenades ensemble. Le premier contact avec la belle-famille, avant lequel Bernard n’avait pu dormir que quelques minutes tant était grande sa peur de ne pas être à la hauteur. Finalement, il l’avait été... La demande en mariage. Le mariage, qui, par la faute d’un curé bafouilleur, d’un restaurant médiocre et d’un orchestre dénué de tous sens du rythme, était resté dans les annales comme l'exemple typique d’une journée ratée. La nuit de noces, nuit de plaisir d'abord maladroit et timide, puis plus tendre et plus hardi au fur et à mesure que l'aube approchait. Tous ces instants de bonheur que la cérémonie lamentable n'avait pas vraiment laissés augurer...
L’ambulance était arrivée quelques minutes après le coup de téléphone. Bernard fut écarté de Martine. L’équipe médicale avait encerclé son épouse allongée, la lui avait cachée... Massages cardiaques... Electrochocs... Martine ne s’était pas réveillée. Le chef de l'équipe n’avait pas eu le courage de dire le moindre mot. Il s’était contenté de plonger dans ses yeux un regard chargé de regrets.

Après l'enterrement, Bernard, rentré chez lui, avait parcouru son appartement pièce par pièce. Chaque porte ouverte lui avait balancé des masses de souvenirs. Ce salon où Martine avait tricoté pendant des heures... Cette chambre où ils avaient tous deux dormi... Cet appartement si familier lui avait semblé deux fois trop grand.
Il s'était assis sur le fauteuil où elle aimait tricoter. Il avait saisi les deux aiguilles qui gisaient sur une table basse. Les avait regardées, longuement. Ces deux aiguilles sans lesquelles de nombreux pull-overs n'auraient jamais vu le jour... Il avait lâché les aiguilles et, indifférent à leur bruit sourd sur le tapis du salon, le visage enfoui dans ses mains, il avait pleuré.
Un jour, sur un coup de tête, las de n'avoir que sa peine comme compagne, il avait décidé de faire un saut à la SPA et d'en revenir avec un chien. Une fois sur place, il avait choisi un chiot labrador noir. Inconditionnel de Starsky et Hutch (ça passait encore sur le câble ou sur le satellite, mais, peu féru de toutes ces nouvelles technologies, il en était resté aux bonnes vieilles chaînes nationales et se retrouvait donc privé de cette série qu'il appréciait), il avait donné à l'animal le nom du "chef vénéré" faussement coléreux et vraiment sympathique de ses héros.
Le chiot joueur et gaffeur, mais intelligent, avait peu à peu dissipé le pénible deuil de son maître. Il était aujourd'hui devenu un chien merveilleux.

Bernard décrocha l'interphone.
_ Oui ?
_ Monsieur Maurrat ?
_ C'est moi ! Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
_ Je m'appelle Gérald Montigny, de la Police Judiciaire. On aimerait vous poser quelques questions au sujet de l'homme que vous avez trouvé au bois de Vincennes.
Bernard sursauta.
_ Comment vous savez ça ?
_ On en a été informés par un de nos hommes qui surveillait un trafic dans les bois. Un trafic auquel ce type est justement mêlé.
_ Un... Un trafic ?
_ Désolé de vous l'apprendre, mais ce type pour lequel vous avez appelé une ambulance, c'est un dangereux criminel. Pour être exact, il travaille pour un réseau de trafic de drogue.
_ Quoi ?
_ C'est un homme de main très dangereux. Il s'est distingué par plusieurs meurtres extrêmement brutaux. Est-ce qu'on peut monter, s'il vous plaît ?
Bernard eut l'impression qu'une trappe venait de s'ouvrir sous ses pieds. Une trappe sous laquelle l'attendait le grand type brun et barbu qu'il avait déniché au bois de Vincennes, (combien de temps ça faisait déjà, trois jours ? Ca passait vite...), et ce type l'égorgeait comme un porc et...
_ D'accord, montez, soupira-t-il, la voix chargée d'angoisse. C'est au cinquième étage. Deuxième porte à gauche.
Il appuya sur le bouton d'ouverture de la porte.

Ding dong !
Bernard se dirigea vers la porte. En chemin, il s'accroupit pour caresser Dobey, qui dormait dans son panier. Le labrador lui répondit sans se réveiller par un petit couinement plein de tendresse.
Bernard eut un sourire
Bon chien !
et s'approcha de la porte. Il souleva ses lunettes, appliqua son oeil contre le judas. La lentille lui montra trois visages déformés par le verre bombé. Trois visages totalement anodins. Trois vestes grises. Aucune cravate.
L'homme du milieu tendit une carte de la Police Nationale.
Bernard s'éloigna du judas, remit ses lunettes en place et ouvrit.
_ Bonjour. Entrez. salua-t-il en s'écartant.
Bernard les fit asseoir sur le canapé.
_ Vous pourriez vous présenter, s'il vous plaît ? J'ai pas pu lire votre nom...
Il désigna ses lunettes afin de faire comprendre sa myopie.
_ L'âge...
_ Je comprends, dit l'homme, un sourire aimable aux lèvres. Je suis le capitaine Gérald Montigny, se présenta l'homme qui avait tendu la carte.
_ Dites, je savais que ce type était...
_ On vous reproche rien ! Vous pouviez pas savoir. Nos services suivent son réseau depuis plusieurs mois. Il vient collecter l'argent ou la drogue dans des deals, et ça se termine souvent par une fusillade.
Bernard frémit d'horreur. Il avait assisté un type pareil !
_ Rassurez-vous, reprit Montigny : personne ne mettra votre bonne foi en doute. Tout ce qu'on voudrait savoir, c'est dans quel hôpital il se trouve.
_ Pff... Je vais pas pouvoir vous aider, moi. J'ai appelé le SAMU et puis... Si j'avais su que c'était un dangereux criminel, j'aurais fait plus attention !
Montigny se leva et sortit de sa poche une courte tige métallique de l'épaisseur d'un pouce -Bernard n'eut pas le temps d'observer davantage cet objet- qu'il serra dans sa main. Autour du poing se forma une aura jaune parcourue de striures violettes mouvantes comme d'improbables flammes.
Bon sang ! Je perds la boule !
Puis la lumière jaune zébrée d'éclairs violets s'allongea rapidement tout en s'affinant pour prendre la forme de...
d'un canon ?
Au bout de son bras, l'homme avait désormais un canon de lumière translucide à travers lequel on devinait son poing. Il visa la tête du chien.
Bernard entendit un touf pas plus bruyant qu'un soupir, puis la tête de Dobey éclata comme un ballon de sang et de chair. Bernard crut entendre un pétard qui explosait dans une flaque de boue. Une sensation grasse en bas de son pantalon lui indiqua que le crâne de l'animal avait giclé sur sa jambe.
L'horreur, la colère, la tristesse coinçaient dans sa gorge les hurlements qui tentaient d'en jaillir. Il tendit ses mains tremblantes de rage vers le capitaine Montigny et fonça.
C'est pas des flics !
Les deux acolytes se levèrent en un éclair. A une vitesse incroyable, ils saisirent les bras de Bernard, les écartèrent en croix et l'agenouillèrent de force. Tout semblait n'avoir duré qu'une seconde. Ils étaient assis sur le canapé et, l'instant d'après, il était à genoux, les bras emprisonnés dans leur poigne de fer.
Et Montigny se dressait devant lui, son arme de lumière jaune zébrée d'éclairs violets toujours au bout de son bras.
_ Où est l'homme, Maurrat ?
_ J'en sais rien...
Bernard reçut un coup de pied au-dessus du ventre et eut la respiration coupée. Il suffoqua plusieurs secondes, ce qui lui rappela la crise cardiaque dont mourut Martine.
_ Où il est ? insista l'homme.
_ Je... Je...
Il va encore me frapper Il me suffit de dire que l'ambulance l'a emmené et d'insister là dessus Non ! Je dois protéger ce type ! C'est pas lui le dangereux criminel c'est pas lui c'est pas lui
_ Je sais pas.
Nouveau coup de pied. Dans la lèvre inférieure, celui-ci.
Une vive douleur vrilla la bouche de Bernard. Il cracha un mélange de sang, de salive et de fragments de dents. Cette infâme bouillie frotta contre sa lèvre éclatée et alluma un éclair de douleur. Il ne put s'empêcher d'imaginer le flot rouge et visqueux qui coulait sur son menton tel une bave morbide.
_ C'est que le début, Maurrat... Vous comptez résister longtemps ?
_ Foutez-moi la paix, chuinta Bernard de sa bouche mutilée.
Cette fois, ce fut sa lèvre supérieure qui dégusta. Un nouvel éclair de douleur s'alluma lorsqu'il recracha une bouillie de sang, de dents brisées et de salive.
_ Très bien, Maurrat ! Voilà comment on va faire. Je vais cogner jusqu'à ce que vous me suppliiez d'arrêter et que vous me disiez tout. C'est parti !
Le pied se leva et frappa un verre des lunettes de Bernard. Des éclats crevèrent le globe. L'autre oeil fut mutilé à son tour. Bernard ne vit plus le pied qui continuait sa besogne, se contentait de crier et de souffrir.
Tout son visage lui parut doubler de volume. Son nez se transforma en une marmelade d'où s'échappait un sang visqueux.
Et il ne daignait même plus hurler. Ca lui aurait demandé un petit semblant d'énergie, et il n'en avait même plus en réserve. Il laissait le pied le battre, le défigurer, lui casser les dents, dédaigner son visage pour s'attaquer aux côtes...
Martine... Dobey...
Un éclair de douleur. Son hurlement arriva trop tard pour couvrir le craquement mouillé de son doigt qui venait de se briser. Un deuxième. Un troisième.
_ Arrêtez ! coassa-t-il à travers sa bouche mutilée.
_ Ah !
_ Je vous jure que j'ai appelé le SAMU ! Ils l'ont emmené. Je sais pas où ! Je vous jure !
On lâcha ses bras. Il tomba mollement comme un pantin désarticulé, son visage détruit contre la moquette. La douleur de ses plaies et de sa cage thoracique brisée contre le sol traversa son corps disloqué. Il entendit le soupir abject de l'arme de lumière. Sa dernière sensation fut une aiguille glacée qui pénétra sa nuque.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Mar 17 Avr - 0:08

Hôpital Bichat

_ Très bien ! félicita Jean-Philippe Maubourg, le kiné.
Le patient sans nom et sans mémoire, agrippé à deux rampes métalliques, venait de parcourir un long tapis de caoutchouc dans les deux sens.
_ Pas trop fatigué ? demanda Jean-Philippe, un grand sourire aux lèvres.
_ Non.
_ Super ! Aujourd'hui, on va oublier le fauteuil roulant et passer aux béquilles. Ca vous va ?
_ Oui.
_ Entendu ! Faut juste que j'aille vous chercher une paire de béquilles. Je vous aide à vous assoir...
L'homme secoua la tête. Il lâcha les rampes, chancela jusqu'au fauteuil et s'y laissa tomber.
Jean-Philippe resta quelques instants la bouche ouverte de stupeur et incapable d'articuler le moindre mot.
_ Vous alors... Vous récupérez vite ! Après trois jours de coma, c'est vraiment pas mal ! Attendez-moi là, je vais vous chercher vos béquilles.
Il quitta la salle de rééducation, où l'homme put voir des patients nettement plus amochés que lui se reconstruire péniblement sur d'autres appareils. Cette vieille arthritique dont les mains déformées tentaient de saisir des objets sur une table et de les ajuster dans des trous. Ce cul-de-jatte qui se hissait à la seule force de ses deux bras sur une échelle avant de redescendre, de s'appuyer sur ses deux bras pour se déplacer par saccades vers...
Tout à coup, son esprit mêla le cul-de-jatte à une image étrange. Aussi étrange que monstrueuse. Le type, au lieu de se déplacer par saccades, glissait, toujours en s'aidant de ses bras
Non. C'est trop long et trop maigre pour des bras humains, ça. Et qu'est ce que c'est que ces griffes ?
et son corps était long. Démesurément, grotesquement long, comme celui d'un anaconda, mais plus large que celui d'un humain. Les vêtements et la peau disparurent, remplacés par une fourrure noire dont émergeaient des nageoires qui semblaient...
de pierre ?
L'horrible apparition se tourna vers lui. Il put alors voir les yeux jaunes vifs dénués de prunelles aux pupilles verticales. Il put aussi voir que le nez se résumait à une seule narine creusée dans un visage à la peau de requin.
La gueule de cette bête immonde s'ouvrit, révéla deux mâchoires garnies de nombreuses rangées de crocs pressés les uns contre les autres. Une langue fourchue sortit, avide de chair et de sang.
Contrairement à Mathilde Levreau, la jolie petite infirmière, dont il avait su qu'elle n'était pas dangereuse, il sut que ce monstre était
Tu veux ma peau, c'est ça ?
hostile.
Et pourtant, il ne ressentit aucune crainte.
_ Et voilà ! chanta une voix derrière son dos.
Il sursauta.
_ Pardon ! s'excusa Jean-Philippe en étouffant un petit rire gêné derrière sa main. Je voulais pas vous faire peur.
L'homme-serpent-requin aux nageoires de pierre avait disparu. A sa place, le cul-de-jatte avançait par saccades vers la sortie de la salle de rééducation.
_ C'est Cyrille, expliqua Jean-Philippe. C'est notre star ! Il a eu un grave accident de moto y a quelques mois. Foutu en l'air par un camion sur les extérieurs ! Il a fallu l'amputer des deux jambes. Et malgré ça, sympa avec tout le monde, toujours en train de se marrer... Si tous nos patients étaient comme lui... Vous voulez vous lever tout seul ?
_ Oui.
_ Parfait !
Jean-Philippe tendit les béquilles à l'homme, qui les saisit et se hissa pour se lever.
_ N'hésitez pas à vous appuyer sur moi si vous faiblissez, d'accord ? On y va !
L'homme suivit le kiné, qui était de taille à le porter sur son dos sans problème : c'était un grand brun bâti comme un roc. Lui-même avait pu apercevoir son reflet dans le grand miroir de la salle d'eau de sa chambre, mais assis sur le fauteuil roulant. Il avait vu son visage à la courte barbe et aux courts cheveux bruns. A présent qu'il tenait debout, il put voir qu'il dépassait Jean-Philippe d'une bonne tête.

La chambre. Sans aucune aide, l'homme s'installa dans son lit et posa les béquilles contre la table de chevet.
_ Parfait ! félicita Jean-Philippe en posant une main cordiale sur son épaule. Vous récupérez bien !
_ J'espère pouvoir en dire autant pour ma mémoire.
_ Alors ça, c'est plus mon rayon ! C'est le domaine du docteur Carpentier ! Mais faites-lui confiance : c'est un très bon médecin ! Allez, je vous laisse. Bonne journée !
Jean-Philippe quitta la chambre, laissant l'homme seul avec de nombreuses questions qui tournaient dans sa cervelle sans souvenirs.
Sauf cette hideuse bestiole que son esprit avait fondu à Cyrille le cul-de-jatte. D'où ça pouvait venir, un monstre pareil ?
Le plus troublant est qu'il n'en avait même pas eu peur, et pourtant, cette abomination avait faim. Faim de lui.
Il se concentra sur cette image terrifiante qui ne lui avait rien fait à la recherche d'un souvenir plus précis.
Mais rien ne vint.

La porte de sa chambre s'ouvrit. Sûrement son repas qui arrivait... Il se dressa sur son séant.
Mathilde lui apportait un plateau chargé de deux assiettes couvertes, de couverts en plastique, d'un pot de yaourt et de serviettes en papier.
Elle lui apportait par la même occasion son sourire chaleureux, son visage enfantin...
_ Notre menu trois étoiles ! plaisanta-t-elle. Potage, purée et yaourt nature. Rien de plus solide tant que votre estomac n'aura pas repris l'habitude de travailler...
_ Ca me va.
Mathilde s'approcha du lit, ce qui laissa à l'homme le temps d'admirer le joli corps qui semblait ronronner sous la blouse. Elle posa le plateau sur la table de chevet. Elle prit sur l'étagère en-dessous une tablette à quatre pieds qu'elle plaça au-dessus des cuisses de l'homme.
_ Ca s'est bien passé, la rééducation ? demanda-t-elle en posant le plateau sur le support.
_ Oui.
_ Je vois que vous êtes déjà aux béquilles ! C'est bien, dites donc !
_ Merci.
_ Dites... Je voudrais vous prévenir pour la séance de cet après-midi... Ca va être éprouvant ! C'est toujours les souvenirs les plus traumatisants qui reviennent les premiers...
Genre l'espèce de grand serpent poilu à gueule de requin ? pensa l'homme.
_ Je ferai avec.
_ Bon. Je vous souhaite un bon appétit. Bonne journée, si on se revoit pas !
_ Merci.
Mathilde quitta la chambre.
Et l'homme resta seul. Seul avec sa cervelle vide de souvenirs et pleine d'inquiétantes questions...
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Mer 18 Avr - 23:45

Bureaux de la DGSE

Le colonel Charlier pressa simultanément les boutons RC et -2 de l'ascenseur.
_ Vous avez demandé l'accès à une zone sécurisée, prévint une voix métallique. Veuillez vous identifier.
_ Colonel Hugues Louis Auguste Charlier. Nom de code : FX-32.
_ Accès autorisé.
Quel gâchis ! pensa-t-il pendant que la cabine descendait silencieusement.
Colère. Les yeux, le visage crispé et l'estomac sujet aux ulcères -à l'approche de la soixantaine, un agent secret, aussi chevronné soit-il, devait affronter un ennemi bien plus coriace que les terroristes ou une puissance étrangère : le vieillissement- du colonel Charlier étaient saturés de colère. Colère contre les millions dépensés pour le projet Grands Anciens. Tout ça pour quoi ? Pour un gâchis monumental : un des fleurons de ce projet évanoui dans la nature depuis trois jours, une bavure sur laquelle les médias s'étalaient avec cette complaisance dont ils avaient le secret. Un retraité sauvagement battu et tué d'une balle dans la nuque, son chien décapité. Si jamais un journaliste plus malin que la moyenne remontait jusqu'à la DGSE, ce serait un fiasco bien plus spectaculaire que l'affaire du Rainbow Warrior.
La cabine s'arrêta. La porte s'ouvrit.
Au moins, les vieilles méthodes, ça marchait, pensa Charlier, toujours aussi furieux, en quittant l'ascenseur.
Colère qui se mua en peur lorsqu'il arriva face à la machine. Sa seule apparence évoquait les pires tortures : un fauteuil métallique, d'épais bracelets, une calotte. Sans oublier la sphère noire ornée de deux lentilles qui trônait en haut du dossier.
En plus de trente ans au service action de la DGSE, Charlier avait tout subi. Il avait connu les tortionnaires du KGB, à qui il devait le réseau de balafres qui striaient son visage comme de hideuses rides rosâtres. Il avait été prisonnier en Irak au plus fort de la Guerre du Golfe et s'en était évadé.
Mais cette machine, c'était ce qu'un homme pouvait subir de pire...
Et pourtant, il s'y installa. Une boule glacée de peur naquit dans son estomac et monta vers sa gorge lorsque le fauteuil commença à vibrer. Les bracelets emprisonnèrent ses bras et ses chevilles.
_ Non... gémit-il pitoyablement lorsque qu'il entendit le bourdonnement électrique de la calotte qui descendait. Non...
Lui qui avait affronté les bourreaux du KGB, lui qui avait quitté sa prison irakienne sous une pluie de balles, gémissait comme un enfant prisonnier d'un cauchemar.
Enfin, la calotte emprisonna son crâne. Puis il eut l'impression qu'une foreuse chauffée à blanc creusait un cercle dans l'os, tout autour de sa tête. Il savait que c'était un laser, mais non ! Ses nerfs lui disaient bien autre chose...
Il entendit la calotte remonter. Il sentit l'air caresser son cerveau dénudé. Il entendit un sifflement suraigu et sut que c'était la sphère qui s'activait. Il ne fut pas surpris de la voir devant lui, et elle le fixait de ses lentilles, ses deux abjects globules noirs. Il ne fut pas surpris, mais terrifié par ce qui l'attendait à présent.
Le haut de la sphère s'ouvrit en quatre mandibules. Dessous se déployèrent des bras mécaniques terminés par des pinces et des petits canons à laser. A l'intérieur était rangée une imitation métallique du cerveau humain.
Deux pinces saisirent l'imitation de cervelle et la soulevèrent.
Deux canons à laser s'infiltrèrent dans le crâne ouvert de Charlier et sectionnèrent plusieurs nerfs. Le corps réagit par de courtes crises d'épilepsie.
Charlier perdit le contrôle de ses intestins, et une puanteur grasse monta jusqu'à son nez. Puis il ne ne vit plus rien. N'entendit plus rien. Il ne sentit soudain plus rien d'autre que le métal froid des pinces qui saisissaient son cerveau. Puis plus rien. Puis il vit son propre corps, enchaîné au fauteuil. Il vit son propre crâne ouvert. Il voulut se détourner de cette vision de cauchemar, mais il ne contrôlait pas la sphère. Il n'était plus qu'un cerveau prisonnier de cette capsule qui allait l'emmener Outre-Espace, là où vivaient des abominations aussi vieilles que l'univers... Les lentilles n'avaient aucune paupière.
Il vit le faux cerveau intégrer son crâne. Cet appareil assurerait les fonctions vitales de son corps pendant que lui-même qui n'était plus rien qu'un viscère emprisonné voyagerait Outre-Espace. Il vit la calotte s'abaisser.
Puis le décor tournoya, défila... Charlier n'éprouvait plus rien qu'un vertige atroce. Privé d'estomac, il n'eut même pas la délivrance du vomissement. La salle devint un tunnel, qui devint le quai d'Orsay, qui devint le ciel, qui devint l'espace... Les étoiles ne furent pas des points de lumière, mais de longs traits aveuglants...
Enfin, il vit la planète qu'il ne connaissait que trop bien. La planète si noire qu'elle n'avait pas l'air d'une planète, mais d'une distorsion dans l'univers étoilé.
Il entra dans ce monde d'épaisses ténèbres. Il vit défiler ces tours aux architectures tourmentées, ces lignes obliques cpmme d'immenses vertiges, ces roches d'obscurité pure...
R'Lyeh ! La cité des pires abominations de la Création...
Et la plus abjecte de ces abominations allait bientôt se tenir devant lui, lui qui n'était plus qu'un cerveau enfermé dans une sphère, lui que ce monstre pourrait broyer quand lui en prendrait la fantaisie...
Enfin, il atterrit.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 19 Avr - 22:37

Hôpital Bichat

Seul dans sa chambre, l'homme attendait. Allongé, les mains croisées sous sa tête toujours aussi vide de souvenirs.
Les séances avec le docteur Denis Carpentier n'avaient rien donné. Le principe était simple : des diapos aux thèmes hétéroclites étaient projetées sur un écran, l'amnésique les observait et décrivait les pensées qui émergeaient.
Mais là, rien du tout. Il avait observé chaque image, aucune pensée n'était venue.
La nuit dernière, des rêves étranges avaient envahi son sommeil. Il avait revu l'homme-serpent-requin que son esprit avide de souvenirs avait superposé avec Cyrille le cul-de-jatte. Il n'avait toujours pas ressenti la moindre peur face à cette chose. Il avait rencontré en songe un homme à l'allure curieuse : une peau parcheminée sur un corps vigoureux, de très longs cheveux blanc neige qui entouraient un crâne chauve et des yeux aux prunelles voilées par une épaisse cataracte. Et une incantation sans queue ni tête avait résonné dans son sommeil : Ia ! Shub-Niggurath ! Le Bouc Noir aux Mille Chevreaux !
Shub-Niggurath ! Ce nom lui disait quelque chose... Bien entendu, impossible de se rappeler quoi.
Ia ! Shub-Niggurath ! Le Bouc Noir aux Mille Chevreaux !
Ia ! Shub-Niggurath ! Le Bouc...

La porte s'ouvrit. Deux pas résonnèrent dans l'entrée.
L'homme vit d'abord le docteur Carpentier, un petit homme ventripotent. Balloté par un tic, le coin gauche de sa bouche semblait voleter comme un moustique trop nerveux. Il tenait une paire de bottes qu'il posa à côté du lit.
Vint ensuite Mathilde Levreau. Elle tenait un cintre sur lequel était accroché un long manteau noir en cuir usé, qu'elle suspendit dans le placard.
_ Voici ce que vous aviez sur vous lorsque vous avez été trouvé au bois de Vincennes, expliqua Carpentier. Je dois vous avouer que ces bottes sont très curieuses. Je les ai eues en mains et je peux vous dire qu'elles sont d'une matière vraiment...
_ Vraiment quoi ? demanda l'homme.
_ Eh bien, on aurait dit...
Le tic de Carpentier s'accentua.
_...qu'elles étaient faites en ailes d'insectes.
L'homme sursauta.
_ Et ce n'est pas tout ! poursuivit le médecin. On a fouillé vos poches à la recherche d'un portefeuille pour vous identifier. On en a bien trouvé un, mais il était vide. Et vous aviez dans vos poches beaucoup d'objets...
Le médecin fronça les sourcils. Cette crispation de son visage accentua encore son tic.
_...étranges !
L'homme se leva du lit. Il se baissa et palpa ses bottes.
_ Vous avez raison pour les bottes.
_ Essayez de vous rappeler où vous avez pu vous procurer des bottes pareilles !
Il fouilla dans ses souvenirs, mais...
_ Rien du tout.
_ Ne vous inquiétez pas ! Les objets dont je vous parlais à l'instant sont au moins aussi étranges. Peut-être vous rappelleront-ils quelque chose... Mademoiselle Levreau, s'il vous plaît !
Mathilde fouilla dans les poches, sortit quelques petits objets et les posa sur la table de chevet.
Elle bondit.
_ C'est à moi que ça devrait dire quelque chose, plaisanta l'homme.
_ Excusez-moi... J'avais pas encore vu ces objets...
_ Qu'y a-t-il, mademoiselle Levreau ? s'inquiéta Carpentier.
L'homme observa le contenu des poches de son manteau. Un portefeuille de cuir. Il l'ouvrit. Vide. Un briquet à essence, très ordinaire. Aucun paquet de cigarettes.
Je fume ? Bizarre que j'aie pas encore été en manque de clopes...
Une tige métallique ornée de... de visages ? On y voyait des yeux, certes, mais c'était tout ce qui rappelait des visages ! Ce n'étaient que des amas de tentacules,de serpents grouillants !
_ Docteur, la tige... commença Mathilde.
_ Eh bien ?
Le poignard. Sa garde se terminait par un visage sculpté. Là encore, une face aberrante, monstrueuse : un crapaud dont les yeux n'étaient que deux énormes grappes de vers qui glissaient sur des joues comme d'abjectes larmes ! La gueule ouverte était garnie de crocs hérissés et d'une langue sinueuse comme un hideux serpent.
Fasciné, mais nullement horrifié, l'homme, perdu dans la contemplation de ces objets, de ces vestiges de sa vie disloquée, ne distinguait pas la moindre parole de Mathilde Levreau et Carpentier.
Une amulette détonnait parmi toutes ces horreurs. Une amulette d'or dont le pendentif était formé d'oiseaux entrelacés.
Et aucun souvenir ne daigna émerger.
_ Monsieur ? appela Mathilde.
Il s'arracha à la contemplation des objets.
_ Ca me dit rien du tout.
_ Moi, si.
_ Oh ! Mademoiselle Levreau ! se fâcha Carpentier. N'importunez pas notre ami avec vos histoires à dormir debout !
Indifférente, Mathilde poursuivit :
_ Regardez cette tige. Le visage... Est-ce que le nom de Lovecraft vous dit quelque chose ?
_ Vaguement, oui.
_ Bon. Lovecraft est un écrivain qui a imaginé une sorte de dieu très ancien appelé Cthulhu. Ce dieu est le maître d'autres dieux, ainsi que d'une foule de monstres plus horribles les uns que les autres.
Un peu comme cette bestiole homme-requin-serpent dont j'ai rêvé cette nuit ? pensa l'homme.
Il la laissa poursuive.
_ Ce visage, sur la tige... C'est Cthulhu tel que le décrit Lovecraft !
_ Ca suffit, coupa sèchement Carpentier. Mademoiselle Levreau, je ne doute pas un instant de votre culture, mais vous avez trop d'imagination. Vous importunez notre ami ! Monsieur, nous allons vous laisser vos affaires. Peut-être qu'un déclic se fera. Nos séances sont maintenues.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Dim 22 Avr - 1:48

Planète R'Lyeh

Prisonnier de cette sphère, privé de son corps, Charlier attendait sur cette planète de ténèbres.
Des pas retentirent. Se rapprochèrent. Charlier ne tarda pas à voir un pied de la taille d'une maison, palmé et recouvert d'écailles grisâtres. Puis il vit défiler en un éclair tout le corps immense et répugnant. Les écailles d'un gris poussiéreux et boueux entre lesquelles suintait une espèce de pus jaunâtre. Les doigts boudinés terminés par de longues griffes sales. Et ce qui tenait lieu de tête : l'entrelac de tentacules qui ondulaient comme des vipères, qui balayaient un grand os blanchâtre, qui laissaient voir d'énormes globules à facettes oranges.
Bien que privé de toucher par la sphère qui enfermait son cerveau, Charlier se savait entre deux doigts de l'abomination. Même sans odorat, il avait l'impression de respirer l'atroce puanteur pourrie qui émanait de l'humeur suintante.
Des tentacules s'écartèrent pour libérer la bouche abjecte. Les lèvres fines comme des lambeaux de peau s'ouvrirent sur une muqueuse hérissée de crocs acérés et grotesques pour articuler :
_ Bonjour, colonel Charlier !
Cette voix ! Semblable au bourdonnement de milliers de frelons !
_ Que venez-vous faire en ces lieux ?
Charlier osa prendre la parole :
_ Grand Cthulhu... Je suis venu vous dire que Montigny vient de commettre une bavure ! Il faut l'éliminer au plus vite !
_ Qu'appelez-vous bavure ? Ne me dites pas que vous pleurez ce Bernard Maurrat que vous ne connaissez même pas !
_ Là n'est pas le problème, grand Cthulhu. Bernard Maurrat a été torturé.
_ Je le sais. Mais Montigny a agi de la sorte parce qu'il l'a jugé nécessaire. Et cela l'était pour qu'il parle. Ne me dites pas qu'un agent secret de votre trempe ignore cela !
_ Grand Cthulhu, le cadavre a été retrouvé. Il y a en ce moment même une enquête de la police nationale. En raison de la cruauté du meurtre, des journalistes s'y intéressent...
Charlier tenta de donner un peu de la colère qui l'habitait à sa voix, mais le dispositif électronique qui prononçait ses mots gommait la moindre émotion. A ses oreilles ne parvint qu'un discours métallique et glacé.
_ Les médias ne parlent plus que de ça : un retraité sauvagement torturé puis assassiné dans son appartement ! Réalisez-vous qu'il serait possible de remonter jusqu'à nous ?
Cthulhu rapprocha Charlier de son oeil aux facettes oranges.
_ Je suppose que vous ferez le nécessaire pour que cela n'arrive pas... Puis-je avoir confiance en vous ?
Le colonel, s'il avait été en possession de son corps en cet instant précis, aurait avalé sa salive. Toute colère avait fondu à la vue de ces yeux monstrueux et de ces crocs hideux.
_ Bien entendu...
_ Je l'espère bien, colonel Charlier. Sachez que je n'hésiterai pas à vous écraser comme le petit insecte que vous êtes.
_ Vous n'en ferez rien. Vous connaissez l'importance du projet Grands Anciens !
Charlier savait également que Cthulhu n'en tiendrait nullement compte. Il trouverait rapidement d'autres adeptes si les services secrets cessaient de le soutenir. Mais ce genre de bluff lui donnait la contenance indispensable pour ne pas devenir fou devant cette horreur vivante.
_ Grand Cthulhu, je n'arrive pas à comprendre pourquoi Montigny a eu besoin de faire parler un retraité ! Je croyais qu'il disposait de pouvoirs qui...
_ Croyez-vous que cela soit si simple ? Si notre cible était un homme ordinaire, les pouvoirs de Montigny auraient suffi à le localiser. Pour tous les autres membres du Signe Jaune, votre solution était déjà malaisée. Mais notre homme est, comme vous dites dans votre jargon, un as. C'est un sorcier d'une grande puissance. Il résiste à nos sortilèges de clairvoyance, ce qui prouve qu'il est resté très puissant. L'attaque qu'il a subie aurait dû en faire un cadavre ou un légume. Colonel Charlier, je dois vous laisser faire le nécessaire pour que jamais on ne remonte jusqu'à nous... Et surtout...
La bouche affreuse esquissa un sourire garni de milliers de crocs à l'apparence pourrissante.
_ Jusqu'à vous...
_ Ce sera fait.
_ Dites-moi, colonel Charlier, votre corps ne vous manque-t-il pas ?
Charlier regretta de ne pouvoir faire passer aucune haine, aucun mépris, dans les yeux artificiels de la capsule où étouffait son cerveau privé de tout corps.

Cthulhu libéra la sphère, qui repartit vers la terre. Le projet Grands Anciens n'était rien d'autre qu'une mascarade.
Les services secrets avaient découvert ces puissantes créatures d'Outre-Espace. Ils avaient élaboré des moyens de contacter ces créatures afin de leur proposer une alliance.
Cthulhu connaissait trop bien les hommes pour être dupe. Oui, il les connaissait ! Il était déjà vieux lorsque leurs Pyramides n'étaient que d'insignifiants tas de sable. Il était déjà vieux lorsqu'une certaine météorite avait détruit les dinosaures. Il était déjà vieux lorsque la Terre n'était qu'un magma informe.
Il connaissait la vérité : les services secrets voulaient les asservir, lui et les autres Grands Anciens. Ils voulaient en faire des armes dociles et puissantes !
Cthulhu eut un sourire amusé qui se mua en rire.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Mar 1 Mai - 0:14

Hôpital Bichat

Une lueur unique brillait sur la façade.
Dans l'unique chambre encore allumée, alors que la nuit était bien avancée, un homme assis sur son lit luttait contre son amnésie. Son regard semblait fouiller les objets étranges posés sur sa table de chevet.
Danger.
Il sut qu'un danger s'approchait. Mais quel danger ?
Il sut, comme il avait su que Mathilde Levreau était amicale.
Il sut qu'un danger le menaçait...
Des pas dans le couloir. L'homme ne sentit que de l'amitié sincère
Mathilde Levreau
et oublia presque le danger qui s'approchait...
Il ne fut pas surpris d'entendre la porte de sa chambre s'ouvrir et de voir la jolie infirmière entrer.
_ Vous devriez pas vous bagarrer avec votre mémoire comme ça.
Elle portait un chandail bleu marine, un jean bleu clair et une paire de baskets. Un ensemble très ordinaire dans lequel sa beauté paraissait néanmoins étinceler.
_ Vous êtes pas de service, ce soir ? demanda l'homme.
_ Eh non ! Mais j'étais sûre que vous auriez du mal à trouver le sommeil et je venais vous tenir compagnie un petit moment.
_ Merci. Carpentier vous a pas virée, après la scène de cet après-midi ?
_ Oh non ! J'ai juste eu une belle engueulade !
Elle eut un petit sourire amusé.
_ Vous aussi, vous trouvez que j'ai trop d'imagination ?
_ Pour tout vous dire, il m'arrive des trucs franchement bizarres...
L'étonnement déforma les traits enfantins de Mathilde. Elle s'assit sur une chaise.
_ Racontez-moi ça ! dit-elle, intriguée.

Enfin ! La trace de Carlucci était retrouvée... Enfin ! Gérald Montigny aurait le plaisir d'éliminer ce traître !
Une délicieuse giclée chaude et acide d'adrénaline monta le long de son dos.
Bon, au boulot !
Suivi de six hommes, il entra dans le hall des urgences de l'hôpital.
_ Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous, messieurs ? les accueillit l'infirmier de garde.
Gérald lui effleura le front.

L'homme raconta tout. De son réveil, où son ouïe lui avait joué un tour étrange. De la sensation qu'il avait eue lorsque Mathilde était entrée dans sa chambre. De la fusion que son esprit avait opérée entre Cyrille et l'homme-requin-serpent, et du fait qu'il n'avait pas ressenti la moindre peur face à cette chose. De ses rêves étranges, où le vieillard à la cataracte était venu plusieurs fois. Et de cette incantation qui avait envahi son sommeil : Ia ! Shub-Niggurath !
_ Le bouc aux mille chevreaux ! acheva Mathilde, soudain fébrile. Et à part ça, j'ai trop d'imagination ! Encore une citation de Lovecraft ! Ecoutez, je sais pas ce que...
D'un geste, l'homme lui intima de se taire.
_ Il va y avoir du grabuge.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 17 Mai - 23:35

Alex Carlucci
Dans l'esprit de Pierre Sauvet, ce nom était attaché à l'image du patient sans nom ni souvenir dont tout Bichat parlait. Mais Pierre Sauvet n'était plus Pierre Sauvet, infirmier apprécié de ses collègues pour son humour et sa gentillesse. Il n'était plus Pierre Sauvet, qui aimait tendrement sa petite amie. Dans sa tête n'existaient plus aucun camarade, plus aucune copine. Plus aucun nom, plus aucun prénom.
Dans sa tête n'existait plus rien que de la haine. De la haine froide et pure. Il n'était plus qu'un simulacre d'humain, une machine à tuer sans âme.
D'un simple contact, l'homme qui venait de débarquer aux urgences avait aspiré tous ses souvenirs et avait insufflé dans ce pauvre cerveau vidé la plus sauvage des haines, la plus féroce des violences. Dirigées sur un seul nom : Alex Carlucci.
Cet homme devait mourir. Pierre, qui ignorait qu'il avait porté un prénom, que des parents aimants l'avaient élevé, ignorait également pourquoi Alex Carlucci devait mourir. Il savait juste que sa cible devait y passer, et ça lui convenait très bien.
Il se dirigea vers l'ascenseur sous les yeux amusés et le sourire mauvais de l'homme qui l'avait ainsi transformé...

Sanglé dans les vêtements trouvés sur lui lorsqu'il avait été recueilli, l'amnésique paraissait totalement différent de ce qu'il était lorsqu'il ne portait que son pyjama blanc d'hôpital. Sa haute stature, enveloppée dans ce long manteau gris, ses étranges bottes en ailes d'insectes, le transfiguraient.
Il fourra dans les poches de son manteau les étranges objets répandus sur sa table de chevet.
_ Vous avez une voiture ? demanda-t-il à Mathilde.
_ Oui. Elle est garée sur le parking du personnel. Je dois vous prévenir que pour fuir vite, c'est pas génial ! C'est qu'une Twin...
_ On décampe.
Un ton froid qui n'admettait aucune réplique.
Suivie de l'amnésique, Mathilde quitta la chambre et se dirigea vers l'ascenseur.
_ Pas par là, lui dit l'homme.
Trop tard. La cabine s'ouvrit.
_ On risque rien ! rassura Mathilde. C'est Pierre, un collègue ! Il est de permanence aux ur...
La phrase mourut dans sa gorge. C'était Pierre, ça ? C'était à peu près sa silhouette, à peu près son visage, mais tout ça semblait simiesque, grotesque, une parodie obscène de Pierre ! Et ce n'étaient pas ses yeux ! Normalement bruns et doux, ils avaient cédé leur place à un regard révulsé.
Des yeux de cadavre.
La parodie obscène de Pierre poussa un hurlement totalement inhumain, pas même animal.
Et, bras grotesquement tendus, mains à la fois prêtes à étrangler et avides de chair à arracher, la chose qui se prétendait Pierre fonça.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Mar 29 Mai - 23:35

Pendant que la bête à apparence inhumaine qui avait été Pierre Sauvet fondait sur ses proies, Gérald Montigny ferma ses poings et tendit ses auriculaires vers l'un de ses sbires. Aussitôt, les vêtements de l'homme se collèrent à son corps, s'y fondirent, comme si ses pores les aspiraient. Sa peau se teinta d'un gris putride et se dilata en cloques.
L'homme retrouvait sa forme originelle. Et c'était tout sauf un homme.

Dans le cerveau affolé de Mathilde,
Fuir... Non, il va tuer si je l'en empêche pas ! Mais c'est Pierre. Non, c'est plus Pierre !
des pensées contradictoires se bousculaient,
Fuir, mais non, il va tuer fuir il va tuer fuir il va...
clouaient sur place ses jambes tremblantes.
_ Faites pas ça ! hurla-t-elle lorsque l'homme fonça vers la chose-Pierre.
Elle le vit bondir et tendre son pied, qui heurta de plein fouet le sternum
de Pierre !
du monstre qui n'avait plus d'humain que cette apparence. Un bien mauvais déguisement qui n'habillait qu'à peine cette sauvagerie.
Le simulacre de Pierre poussa un hurlement de douleur plus inhumain encore que le son abject qu'il avait émis en quittant l'ascenseur. Il fut projeté sur le sol. Mathilde avait beau ne rien y connaître en arts martiaux, elle se doutait bien qu'un coup pareil était suffisant pour transformer une cage thoracique en puzzle d'os.
Mais ça n'empêcha pas
Pierre
la chose de se relever. Un flot de sang coulait de sa bouche, répugnante bave écarlate.
Mathilde sentit ses nerfs et sa raison vaciller. Elle se gifla pour se ressaisir.
Aider le patient... Toujours aider le patient...
Tel était l'enseignement le plus précieux qu'elle avait reçu à l'école d'infirmerie. Telle était la principale raison du choix d'un métier qu'elle savait difficile, voire ingrat, mais qui n'en était pas moins sa vocation : aider et secourir.
Aider le patient... Toujours aider le patient...
Et cet enseignement résonnait dans son crâne saturé de peur comme une litanie. Elle devait secourir l'homme ! Une arme ! Il lui fallait une arme pour éliminer
Pierre
cette chose... Son regard paniqué scrutait les murs, les portes des chambres... L'extincteur ! Elle le décrocha du mur et s'y cramponna comme à son bien le plus précieux.
Mathilde voulut s'avancer vers ce qui osait prétendre ressembler à Pierre. Du moins son cerveau en donna-t-il l'ordre. Mais ses jambes tremblantes refusèrent d'obéir.
Le monstre simiesque chargea à nouveau, la bouche maculée de sang retroussée en un hideux rictus plein de dents avides chair... L'homme s'écarta légèrement de sa trajectoire, le saisit à la nuque et sous le menton. Puis Mathilde vit la tête hideuse sauter comme un bouchon de champagne. Un geyser écarlate et visqueux jaillit du cou. Elle entendit le craquement flasque du crâne qui s'écrasait sur le linoléum.
L'homme laissa tomber le corps décapité, d'où s'écoula un ruisseau rouge et visqueux, puis se tourna vers Mathilde.
_ C'était plus votre collègue.
_ Que... Qu'est-ce que vous voulez dire ? daigna articuler la bouche paralysée d'horreur de Mathilde.
_ Quelqu'un a aspiré tous les souvenirs de votre collègue et a mis à la place l'esprit de ce monstre.
_ Comment... Comment vous savez tout ça ?
_ La mémoire est en train de me revenir... Je sais que j'ai le pouvoir de faire ce que je viens de vous dire... On n'a pas le temps d'en parler, faut y aller. On va pas tarder à rencontrer d'autres bestioles !
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Lun 11 Juin - 23:28

Gérald Montigny faisait à présent face aux six abominations d'Outre-Espace qu'il venait de dépouiller de leur forme humaine. Six êtres qui semblaient sortis d'une imagination malade.
Il entendit un cri de terreur derrière son dos. Aussitôt, il adressa un signe à une sorte d'araignée géante à la peau verdâtre et hocha la tête, un sourire mauvais aux lèvres. La bête, plus rapide qu'un guépard, fondit sur l'infirmier qui avait hurlé. Elle plaqua le dessous de son corps hideux contre cet homme. On entendit des beuglements de peur et de douleur, des bruits de mastication et de succion. Enfin, l'araignée libéra sa victime. Ce n'était plus qu'un cadavre privé de bras et de jambes. Les yeux et la langue émergeaient d'un visage d'os nus. Les poumons et le coeur luisaient à travers les côtes sans chair. Le ventre n'était plus qu'une hideuse cavité délestée de ses viscères. Le bas-ventre n'était plus qu'une plaie béante.
Gérald se retourna. Tout le personnel des urgences contemplait la scène, englué dans ce mélange de fascination et d'horreur qu'on éprouvait devant une telle tragédie, mélange de sentiments contradictoires qui poussait les conducteurs à ralentir pour mieux voir un accident spectaculaire.
_ Butez-les tous.
Deux abominations ailées à la peau d'écailles grisâtres s'envolèrent. Chacune fondit sur deux infirmiers dont elle serra la tête dans ses mains puissantes aux doigts griffus. Les crânes éclatèrent comme des fruits trop mûrs.
Les infirmiers et les médecins tentèrent de prendre la fuite, mais deux autres abominations ailées s'envolèrent et leur coupèrent la retraite. Les innombrables plis de leur peau d'un répugnant brun de gadoue s'écartèrent et libérèrent d'épaisses giclées jaunâtres.
De l'acide ! pensa, tout en hurlant de douleur, vrillé par une atroce brûlure, un infirmier dont les chairs se dissolurent. De l'acide !
D'autres furent tués par la dernière abomination, qui n'était rien d'autre qu'un immonde tas de tentacules recouverts de griffes. Tentacules qui perforaient les crânes, empalaient, transperçaient les coeurs et les poumons...

_ Mais qui vous êtes ? demanda Mathilde d'une voix blanche.
_ Je me demande plus vraiment qui je suis. Ce serait plutôt : qu'est-ce que je suis ?
_ Tous ces trucs qu'on a retrouvés dans vos affaires... C'est des trucs de sorcier, c'est ça ?
_ J'en sais rien ! Ecoutez, je sais que je peux transformer n'importe qui en machine à tuer quand ça me chante ! Mais je vous jure que c'est tout...
_ Je demande qu'à vous...
Un battement d'ailes interrompit Mathilde. La terreur convulsa son visage enfantin.
_ Bonsoir, Alex Carlucci... dit une voix âpre, grasse.
L'homme se retourna.
Alex Carlucci
Il sut que c'était son nom. Mais aucun souvenir ne daigna suivre.
Il n'eut pas besoin de son étrange sixième sens pour savoir que cette abomination voulait sa mort.
Ce monstre ! Recouvert d'écailles d'un grisâtre de poussière mouillée. Un visage aberrant où une unique et gigantesque narine tenait lieu de nez et où cinq énormes excroissances donnaient l'allure d'une grotesque étoile de mer. Deux yeux de cauchemar : des pupilles allongées et horizontales, des prunelles écarlates sur un fond jaune malade. Une bouche démesurément large, remplie d'indénombrables rangées de crocs acérés. Des mains et des pieds palmés et griffus.
_ Tu vas mourir, Alex Carlucci...
Et l'abomination fondit sur l'homme. Sa bouche béante exhibait ses milliers de crocs.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Mar 26 Juin - 17:15

Alors que la main griffue était sur le point d'empoigner sa tête, Alex Carlucci saisit le poignet et le coude. Mathilde frémit de dégoût lorsqu'elle entendit le craquement mouillé d'os qui se brisaient. Puis, devant ses yeux horrifiés, l'avant-bras du monstre pendit comme une loque.
La chose émit un son suraigu et grinçant, infernal, rempli de douleur. Ses ailes, qui semblaient empruntées à une abjection géante qui se prenait pour une chauve-souris, cessèrent de battre. Elle se reçut maladroitement sur ses pieds.
Alex empoigna la gorge de l'abomination encore sous le choc de la douleur et l'arracha. De la bouche aux milliers de crocs sortit un râle abject. La main griffue se plaqua contre la plaie dégoulinante d'un épais sang noir comme les eaux du Styx. Les yeux jaunes se révulsèrent. Mathilde vit la chose dégringoler comme une marionnette privée de ses fils, morte, l'humeur noire qui lui tenait lieu de fluide vital coulant entre ses doigts griffus. Elle sentit une nausée monter dans son ventre.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 5 Juil - 0:00

Les urgences de l'hôpital Bichat n'étaient plus qu'un champ de bataille et de désolation. Cadavres brûlés à l'acide, visages rongés privés de nez et d'oreilles, yeux révulsés remplis de souffrance, d'horreur et d'incompréhension, blouses blanches déchirées sur des os à demi nus. Chairs dévorées par des bouches absurdes et voraces, béantes sur des viscères parcourus de mille morsures. Corps décapités qui se vidaient lentement de leur sang comme d'immondes sources de l'Enfer. Bouillies de têtes.
Gérald marchait sans hâte au milieu de ce carnage. Lent et contemplatif promeneur, il évoluait dans ce parc immonde que ses Anciens avaient créé. Ses pieds foulaient le fluide rouge qui recouvrait le linoléum blanc tel une neige funeste. Il humait l'odeur cuivrée du sang, et cette odeur était pour lui le plus suave des parfums, celui de la mort.
Carlucci vivait encore ! Il avait tué le Simulacre, ce qui n'avait rien d'exceptionnel. Lorsque Gérald avait transformé l'infirmier, il espérait bien envoyer un innocent corrompu par sa magie à la mort. Un Simulacre était efficace contre la plupart des hommes, mais pas contre Alex Carlucci. Un sorcier assez fort pour survivre à une attaque des Mille Chevreaux de Shub-Niggurath...
Et les Anciens attendaient que leur comparse leur ramène l'homme.
Un peu trop longtemps !
_ Je crois que notre ami a échoué... déplora Gérald.


_ Ca ira ? demanda Alex à Mathilde.
_ J'aimerais vous dire que j'en ai vu d'autres dans mon métier... répondit Mathilde d'une voix blanche. J'ai assisté des opérations, j'ai vu des fractures ouvertes... Mais je vous avoue franchement que j'aime mieux voir des bestioles pareilles chez Lovecraft qu'en réalité !
_ Vous allez pas tarder à en voir d'autres...
_ Vous le savez, c'est ça ?
Oui, Alex le savait. Mais il n'en avait pas besoin ! Il entendait sur le mur de l'escalier un galop sinistre, malsain comme des os qui tambourinaient sur une stèle, et un froissement d'ailes.
Bientôt, Mathilde entendit elle aussi ce galop.
Puis elle sursauta d'horreur et faillit lâcher son extincteur -arme ô combien ridicule !- lorsque une abomination bondit hors de l'escalier. C'était une bête immonde, une chose absurde. Une araignée à la peau verdâtre, plus grande qu'un molosse. Ses deux palpes noirs se tortillaient comme des asticots fous. Ses quatre paires d'yeux noirâtres semblaient briller de mille appétits abjects.
Une autre chose jaillit à son tour, jumelle de celle qu'Alex venait d'égorger.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Sam 21 Juil - 23:37

Mathilde vit la chose volante plonger sur Alex, qui semblait attendre le choc comme avec la première abomination. Elle n'eut pas le temps de s'inquiéter : l'araignée verdâtre fondait sur elle, ses huit énormes pattes plus agiles et plus rapides que celles d'un félin martelaient le linoléum blanc.
Je suis responsable du patient... Je suis responsable du patient...
Cette phrase, base de l'enseignement reçu à l'école d'infirmières, tournait en boucle dans sa tête comme un mantra qui dissipait la terreur glacée qui l'envahissait.
La tête aux yeux sombres comme des puits d'effroi, aux palpes qui gigotaient, se rapprochait... Se rapprochait...
Je suis responsable du patient... Je suis responsable du patient...
Mathilde ne chercha pas à comprendre comment elle s'était retrouvée couchée au sol sous l'araignée géante. Son corps avait obéi à un réflexe qu'elle n'aurait jamais soupçonné.
Le ventre de la bête semblait parcouru de plusieurs dizaines de fentes qui s'ouvrirent, révélèrent des centaines -non ! Des milliers !- de crocs acérés entre lesquels luisaient des petits lambeaux de chair mâchée, crachèrent des haleines putrides.
Mathilde hurla.

Alex, qui venait d'être balancé au sol par un coup au ventre, se relevait péniblement.
La chose plongea sur lui. Il l'esquiva d'un bond sur le côté, saisit le poignet et l'épaule et tordit le bras, qui résista, résista... puis daigna enfin se briser.

D'un coup d'extincteur, Mathilde repoussa le corps garni de bouches qui convoitaient sa chair. Un autre coup, puis elle tenta de ramper entre les monstrueuses pattes de l'aberration, mais l'
araignée ?la suivait, anticipait ses mouvements.
_ Saleté ! hurla-t-elle.
Dans sa voix stridente se mêlaient la colère et la peur, qui semblaient ne plus faire qu'une seule et même émotion.

Alex sut ce qui l'attendait lorsque la main griffue saisit sa gorge. Il empoigna plusieurs doigts grisâtres pour les briser. L'abomination s'amusa de cette pathétique tentative de sauver sa peau ! Elle serra, serra...



Mathilde ouvrit le jet de l'extincteur. La mousse blanche et glaciale aspergea les bouches de l'araignée, qui recula vivement, ses dizaines -centaines ! Milliers !- de gosiers hurlèrent sa douleur.
Alex !
Alex, que la chose grisâtre ailée étranglait. Il fallait assommer ce monstre !
Mais l'araignée chargea...
Grâce à sa petite victoire, la terreur de Mathilde avait quelque peu diminué. Elle se sentait mieux armée contre cette abomination. Elle braqua l'extincteur vers le visage aux huit yeux et ouvrit le jet. A nouveau, les bouches immondes hurlèrent.

Des taches noires se dessinèrent devant les yeux d'Alex. S'agrandirent.
Il sut qu'il allait mourir. Mourir de la main griffue de cette...
Un kaléidoscope d'images et de sons tournoya dans son cerveau, ses souvenirs lui revenaient en un flot désordonné.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 9 Aoû - 0:35

Mathilde frappait. Ses muscles saturés d'adrénaline n'étaient plus que force et haine. Ses bras levaient l'extincteur, l'abattaient sur cette tête immonde, le relevaient...
Un dernier coup d'extincteur, rageur et triomphant. La tête de l'araignée n'était maintenant plus qu'une bouillie d'os, de chair et de sang noirâtre qui se mêlait à la mousse blanche et glacée, bouillie où semblaient flotter huit yeux morts.
C'était fini...
Tremblante, triomphante et épuisée, Mathilde recula.
J'avais pas le choix... pensa-t-elle pour empêcher de monter en elle l'horreur et la honte de la boucherie qu'elle venait de commettre. J'avais pas le choix...
Alex !

Mathilde vit l'abomination ailée projetée au sol. Le corps grisâtre tremblait, comme frappé d'épilepsie. Elle vit Alex aspirer à grandes goulées l'air dont la bête l'avait privé.
_ Je vois que vous avez pas eu besoin de moi... dit-il.
_ Y en a d'autres ?
_ J'en ai bien peur. Tenez, en voilà deux autres. Et vous pouvez laisser tomber l'extincteur.
Alex sortit de sa poche la tige sculptée de visages de Cthulhu.
_ Vous vous rappelez ce que c'est ? demanda Mathilde.
_ La seule bonne nouvelle de ce soir, c'est que la mémoire m'est revenue en partie.
Battements d'aile. Deux abominations brunâtres à la peau plissée apparurent.

Alex rangea la tige et sortit le briquet. Il souleva le capot d'un coup de pouce et alluma une petite flamme.
Les deux abominations brunâtres, que leurs ailes monstrueuses maintenaient en suspension, frémirent d'une peur bien pire que celle que leur apparence atroce inspirait aux humains. Sur leur aberrant visage en forme d'étoile se dessina l'expression des animaux conscients de leur mort prochaine lorsqu'on les amenait à l'abattoir.
Alex approcha le plat de sa main de la flamme du briquet.
_ Un bon petit barbecue...
Devant les yeux stupéfaits de Mathilde, une excroissance incandescente se forma sur la petite flamme, s'en détacha et fonça vers le premier monstre tout en grossissant à une vitesse folle. La ridicule étincelle devint en un clin d'oeil une énorme boule de feu qui continua sa course vers la créature paralysée par une terreur sans nom.
Juste avant que l'abomination ne s'embrase, une mélodie stridente sur deux notes retentit.
L'alarme anti-incendie.
Exactement ce qui n'arrangeait pas Mathilde. Jusqu'alors, les portes coupe-feu avaient étouffé les sons des combats sauvages et aucun patient réveillé n'était venu pointer son museau curieux, ce qui aurait valu quelques cadavres supplémentaires. Mais là... Elle espéra que les patients aient la présence d'esprit d'emprunter les escaliers de secours, mais douta fort qu'ils lui gardent une place dans leur cerveau paniqué par l'alarme : elle devait donc les guider. D'un autre côté, elle ne pouvait pas laisser seul A...
Une atroce brûlure d'acide au visage interrompit ses réflexions.
_ Argh !
Elle lâcha l'exctincteur et porta ses mains à son visage qui se dissolvait. Elle entendit la voix d'Alex crier son prénom.
_ Eh oui, Carlucci... dit une voix semblable au bourdonnement de mille essaims monstrueux qui ne pouvait appartenir qu'à une abomination. Es-tu toujours aussi fier ? Serais-tu amou... Non !
Un hurlement de douleur. Une horrible odeur de chair brûlée.
_ On file ! lui dit Alex Carlucci.
Il lui écarta les mains du visage.
_ Non !
Ce visage ravagé n'était ni la première horreur qu'il voyait, ni la pire. Lui-même avait, pour le compte du Signe Jaune, massacré. Mais cette infirmière qui l'avait aidé alors qu'il n'était qu'un amnésique paumé, cette jeune femme qui avait fait face aussi courageusement que possible à des abominations qui la dépassaient, cette fille courageuse...
_ Non !
Le beau visage aux traits enfantins n'était plus qu'un hideux masque d'os dénudés où les mâchoires privées de bouche esquissaient un sourire macabre, où le nez n'était plus qu'une grotesque paire de narines béantes, où un unique oeil bleu brillait de larmes de souffrance, où les oreilles encore intactes semblaient incongrues.
Je la sortirai de là ! Je dois la sortir de là !
Un danger approchait. Plus lentement. Alex utilisa son ouïe exacerbée -sortilège appris il y avait si longtemps !- et entendit des glissements flasques tout en bas. Il serra Mathilde au visage hideusement mutilé contre lui et tous deux franchirent la porte coupe-feu.
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 13 Sep - 23:06

Un flot désordonné de malades paniqués, vêtus de leurs seuls pyjamas blancs à l'effigie de l'hôpital Bichat, s'engouffraient dans l'escalier de secours. Alex et Mathilde fendirent cette foule. Ils regagnèrent péniblement la chambre qu'ils avaient quitté quelques minutes -non ! Une éternité plus tôt ! Alors qu'il n'était qu'un amnésique qui luttait pour retrouver ses souvenirs...
Alex ouvrit la fenêtre.
_ Faites-moi confiance, Mathilde. Je peux vous mettre à l'abri.
Un grognement inarticulé s'échappa de la bouche dénuée de lèvres et de joue. Plus rien à voir avec la douce voix de cette infirmière sympathique et rieuse qui était venue lui expliquer sa situation juste après son réveil. C'était un vague beuglement que toute raison semblait avoir déserté.
Elle était devenue dingue ! Mais quoi d'étonnant ?
Il devait la protéger ! Il devait la guérir ! Ne l'avait-elle pas fait pour lui ?
Si, elle l'a fait... Elle avait rien d'autre que ses compétences d'infirmière, ses connaissances de Lovecraft -sauf qu'elle ignorait que c'était pas de la fiction !- et son bon coeur, et elle a mis tout ça à mon service. Tout ça au service du type aux mains sales que je suis.
T'en fais pas, ma belle... Je te tirerai de là ! Je sais pas encore comment, mais...

Qu'éprouvait-il pour elle, au juste ? La reconnaissance d'un malade envers une infirmière qui aimait son travail ? Ou autre chose déclenché par ce joli minois...
Par la fenêtre, il plongea. Les ailes d'insectes qui recouvraient ses bottes et qui avaient tant intrigué le docteur Carpentier se déployèrent et vrombirent, semblables à des essaims de bourdons. L'élevèrent bien au-dessus des toits de Paris, qui ne lui parut qu'un tapis de lumière.

Au bout de quelques minutes de vol, Alex atterrit sur un toit. Il y allongea Mathilde, dont l'oeil rempli de larmes et vide de raison semblait fixer le ciel bleu nuit.
Que pouvait-il faire pour elle ? Rien ! Comment pouvait-il guérir ce visage qui n'avait plus rien d'humain ? Comment pouvait-il espérer faire revenir un semblant de raison dans cette tête à tout jamais vidée ?
Sa magie ne pouvait que tuer et détruire, il ne s'en rappelait que trop bien. D'abord pour le compte du Signe Jaune. Ensuite pour exécuter les sales besognes de la DGSE.
Il savait à présent qui il était. Ce qu'il était. Un assassin armé de puissants sortilèges. Et on avait tenté de le tuer. Mais pourquoi ?
Et cette infirmière dingue au visage ravagé qui gisait à ses côtés ! Il devait mettre un terme à ses souffrances !
Il retourna celle qui n'était plus qu'un cadavre vivant et leva le poing. Un coup lui suffirait à briser la nuque, et Mathilde mourrait sans la plus petite douleur. C'était si facile !
Alors pourquoi son poing tremblait-il ?
_ Désolé, Mathilde...

Alors que son poing allait se lancer pour briser la nuque de Mathilde, Alex eut la vision de l'amulette aux oiseaux entrelacées. Sans savoir vraiment pourquoi il agissait ainsi, il sortit d'une poche l'étrange bijou, le passa au cou de l'infirmière et verrouilla le fermoir. Il la tourna face au ciel.
Le métal doré se mit à rougeoyer, comme s'il chauffait sous le feu d'une forge. Les chairs de Mathilde brillèrent, devinrent d'une transparence bleutée à travers laquelle luisaient ses os, ses veines et ses nerfs. Des éclairs parcoururent le visage ravagé par l'acide du Brûleur.
Et Alex sut qu'elle était sauvée. Il lui prit la main.
_ Ca va aller...
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MessageSujet: Re: Mémoire d'ombres   Jeu 27 Sep - 23:10

Mathilde se réveilla en sursaut sous la lueur rose pâle du jour naissant et porta ses mains à son visage
brûlé à l'acide ! Cette saleté m'a brûlé le visage à l'acide !
et constata avec soulagement et étonnement que sa peau était parfaitement intacte. Le monstre l'avait rendue borgne... mais elle semblait avoir l'usage de ses deux yeux.
J'ai rêvé tout ça !
Oui, c'était ça ! Un affreux cauchemar, rien d'autre ! Dans son rêve, le patient sans nom ni mémoire
Alex... comment déjà ? Carlucci !
et elle avaient été agressés par des abominations surgies des pires délires de Lovecraft. Pierre, changé en une espèce de zombie, avait tenté de...
Mais... Je suis où ?
Elle réalisa soudain qu'elle n'était pas dans son lit. Pas même dans l'appartement qu'elle avait partagé avec ce fifils à papa-maman qui lui servait de petit ami jusqu'à une dispute qui n'était que la dernière d'une longue série à la suite de laquelle ils s'étaient plaqués.
Qu'est-ce que je fabrique sur ce toit ?
Elle comprit que tout ce qu'elle prenait pour un horrible cauchemar était vrai. Très vrai. Trop vrai. Mais alors, comment expliquer son visage intact ?
_ Ca a l'air d'aller, ce matin...
Elle sursauta et se tourna vers Alex Carlucci, qui était assis et semblait contempler le ciel rose pâle.
_ Oh ! Je suis vraiment contente de ma soirée, vous savez... Vous décapitez un de mes collègues transformé en une espèce de zombie qui avait l'intention de nous bouffer, vous égorgez une bestiole à la Lovecraft, je manque de me faire bouffer par une espèce d'araignée géante pendant que vous vous battez avec un autre monstre, qui finit épileptique et par terre sans que je comprenne comment, je me fais brûler par une giclée d'acide...
_ Vous plaignez pas, je vous ai soignée.
Mathilde sursauta.
_ Vous... Vous...
_ L'amulette aux oiseaux. Elle a le pouvoir de guérir. Et je vais vous demander de me la rendre, maintenant que vous en avez plus besoin.
Mathilde ôta l'étrange pendentif. D'une main vive, Alex le prit et le rangea dans une poche de son imper.
_ Alex... Je crois que j'ai droit à quelques explications, maintenant que vous avez retrouvé la mémoire.
_ Je comprends. Après tout, vous voilà embarquée dans mon histoire, alors, autant que vous la connaissiez...
_ Je me suis doutée assez vite que vous aviez trempé dans un drôle de truc.
_ Comment ça ?
_ Vous avouerez qu'un homme qu'on retrouve sans le moindre papier, c'est bizarre ! Ensuite, on a préféré ne pas vous le dire pour pas vous inquiéter et faciliter votre guérison, mais l'homme qui vous a retrouvé a été assassiné.
_ Ca a dû être une vraie boucherie...
_ Il a été torturé pendant longtemps, d'après l'enquête. Mais comment vous le savez ?
_ Rien d'étonnant. Quand vous comprendrez à qui on a affaire...
_ Faut que je m'attende au pire, c'est ça ?
_ Vous serez en dessous de la vérité...

Et Alex commença son histoire.
_ Tout m'est pas revenu, je préfère vous le dire tout de suite. Je m'appelle Alex Carlucci. Le fait que vous connaissiez les livres de Lovecraft va m'aider... Sachez que presque tout ce qu'il a écrit sur Ceux du Dehors est vrai. Ce que je sais plus, c'est comment je me suis retrouvé au Signe Jaune. Tout ce que je sais, c'est que j'y ai appris les tours de passe-passe dont vous avez eu un petit aperçu cette nuit. On avait des ennemis très dangereux, le culte d'Hastur.
_ Attendez ! Le Signe Jaune et le culte d'Hastur étaient les ennemis jurés de Ceux du Dehors !
_ C'était vrai à l'époque où Lovecraft écrivait, mais pas mal de choses ont changé, depuis. Ca fait longtemps que le Signe Jaune s'est rallié aux Grands Anciens.
_ Si j'avais pas vu moi-même ces bestioles, j'aurais du mal à vous croire... J'imagine que vous avez participé à des cérémonies pour le réveil de Cthulhu !
_ Pas pour le réveil. Des cérémonies d'adorations. Le réveil, c'est ce que les adeptes ont fait croire à l'inspecteur John Legrasse.
_ Vous voulez dire que les Grands Anciens se sont jamais endormis ?
_ Vous avez tout compris. Ils ont quitté la Terre après la naissance de l'homme. Ils savaient que c'était un être belliqueux par nature et l'ont laissé se détruire : la guerre, la pollution, le fric... Eux, ils se sont répartis sur plusieurs planètes : N'Kaï, R'Lyeh...
_ R'Lyeh ? Mais c'est une cité engloutie !
_ Celle que le second lieutenant Johansen a cru voir émerger, c'est ça ? C'est une erreur. R'Lyeh est une planète. La cité que Johansen a vue, c'est une cité bâtie au temps où les Grands Anciens vivaient sur la Terre. Depuis, elle sert de... Comment vous expliquer ? D'écran pour les projections astrales. De temps à autre, quand un curieux passe dans le coin, ils lui fichent la trouille pour le plaisir ! Et c'est ce qui s'est passé avec Johansen...
_ Hallucinant ! Mais racontez-moi ce qui vous a poussé à vous rebeller contre le Signe Jaune. Parce que c'est bien ça, votre problème... Je me trompe ?
_ Vous avez oublié d'être gourde, vous ! C'est bien ça. Mais ça s'est pas fait tout seul... Avant ça, j'ai subi un entraînement pour devenir une espèce de guerrier parfait : combat, sorcellerie, nécromancie... Notre but : éliminer la secte d'Hastur qui, elle, est restée fidèle à ses idées. Les soldats de Cthulhu, si vous voulez... Et on a eu d'autres buts quand la DGSE a mis en place le projet Grands Anciens.
_ Attendez ! Est-ce que vous êtes en train de me dire que les services secrets ont voulu utiliser Cthulhu ?
_ On peut dire les choses comme ça. Tout a commencé après le 11 septembre 2001. Je suppose que vous êtes au courant de la psychose qui a suivi...
_ Le Patriot Act et tout ça ?
_ La DGSE a fait bien pire ! Elle a eu vent de l'existence du Signe Jaune et l'a intégré à ses services. Elle a aussi eu vent de nos prouesses et a voulu utiliser notre magie pour combattre le terrorisme. Et quand la DGSE a compris que les Grands Anciens étaient réels, ils ont commencé à vouloir les utiliser comme des armes.
_ Et les Grands Anciens ont accepté ?
_ Seulement en apparence. Cthulhu se laisse pas utiliser comme ça, vous pensez bien ! Quand on lui a parlé d'utiliser son pouvoir destructeur, il a plutôt bien aimé... Il a fait semblant d'accepter toutes les conditions de la DGSE uniquement pour s'amuser avec eux !
_ Cthulhu... Il pourrait détruire le monde s'il voulait ?
_ Essayez d'imaginer une bombe atomique qui se logerait dans le noyau de la Terre et vous aurez une idée de son potentiel de destruction ! S'il l'a jamais fait, c'est uniquement parce que ça l'amuse de voir les humains s'entretuer, s'assassiner pour du fric, polluer leur monde...
_ Besoin de personne pour l'Apocalypse !
_ Le Signe Jaune a fait quelques sales boulots pour la DGSE, sous couvert de lutte antiterroriste. Là où je me suis posé des questions, c'est quand j'ai vu une certaine cible : un vieil aveugle...
_ L'homme à la cataracte dont vous avez rêvé ?
_ Oui. Et là, ça reste le trou noir. Je sais juste qu'après, j'ai compris que je jouais pas pour la bonne équipe. J'ai éliminé plusieurs comparses. En représailles, j'ai eu droit à une attaque de Shub-Niggurath en personne.
_ Le Bouc aux Mille Chevreaux ?
_ Lui-même. Ce qu'il appelle ses Mille Chevreaux, ça ressemble pas à des chevreaux, croyez-moi ! Essayez d'imaginer des nuées de parasites carnivores, d'énormes nuages noirs qui vous bouffent...
_ Vous avez survécu à ça et vous avez soigné vos blessures avec le Médaillon de Guérison, c'est ça ?
_ Vous avez bien deviné ! Après, j'ai filé. J'avais honte du mal que j'avais fait pendant toutes ces années. J'ai servi des abominations. Je voulais mourir, ce qui était le seul moyen d'en finir avec tout ça. Je me suis infligé l'un des sortilèges appris au Signe Jaune : l'Ultime Oubli. J'ai vidé ma propre mémoire en espérant bien devenir une espèce de légume. J'ai espéré qu'un Ancien ou un adepte du Signe Jaune me trouve dans cet état et en profite pour me tuer. J'avais pas le courage de me suicider, et avec toutes mes capacités, je me serais défendu par instinct en cas d'attaque. Alors que là, j'étais sûr qu'on me tuerait...
_ Mais le sortilège a raté. Vous avez perdu qu'une partie de la mémoire, vous avez perdu connaissance. Et vous avez été trouvé.
_ La suite, vous la connaissez aussi bien que moi.
_ Y a quelque chose qui m'étonne : les Grands Anciens de cette nuit étaient pas vraiment invulnérables...
_ C'étaient des Anciens, mais pas des Grands Anciens. Ils ont été créé par Tsattoguah. Les Grands Anciens eux-mêmes sont presque invulnérables.
_ Si je comprends bien, votre sixième sens, votre ouïe qui peut devenir perçante... C'est des pouvoirs du Signe Jaune ?
_ Exactement.
_ Et tous vos objets ?
_ Des objets magiques. Sauf le briquet, qui sert uniquement à la pyrokynèse. Le couteau est capable de voler vers sa cible. Il aurait servi à rien contre les Brûleurs.
Mathilde devina ce qu'était un Brûleur : elle en avait subi un !
_ Leur sang est acide, poursuivit Alex. Si on les blesse, on se fait asperger.
_ Et les bottes ?
_ Elles sont ailées. Celui qui les a aux pieds les commande à sa guise. C'est pour ça que vous vous êtes réveillée sur le toit. La tige, c'est une arme très puissante : elle transforme votre main en flingue aux munitions inépuisables.
_ Y a un truc qui colle pas dans votre histoire : comment les Anciens ont fait pour passer inaperçus ?
_ Ils étaient sûrement accompagnés d'un sorcier du Signe Jaune : il leur aura donné une forme humaine. On a le pouvoir de transformer un être vivant en n'importe quel autre être vivant.
_ Impossible ! La nuit, on ne rentre à l'hôpital que par les Urgences, et un collègue les aurait vu se transf..."
Mathilde pensa à Pierre. A la puissance de ces abominations. Et comprit...
_ Ils sont tous morts, c'est ça ?
_ J'en ai bien peur.
Mathilde ravala un sanglot.
_ On n'aurait... On n'aurait rien pu faire pour eux... On aurait...
_ Je suis désolé de vous avoir embarquée là-dedans.
Mathilde n'eut pas besoin d'un dessin. Son imagination et son intelligence lui permirent de comprendre que les services secrets recenseraient les cadavres de l'hôpital, trouveraient sa voiture, ne la trouveraient pas elle, feraient certains rapprochements...
_ Je suppose que j'aurai plus un jour de tranquillité...
_ Plus un seul. On n'est plus que du gibier, maintenant...
Mathilde se leva.
_ Alex... J'ai choisi ce métier pour aider mon prochain. Et puis un jour, j'ai aidé un patient amnésique... J'ai deviné que vous étiez mêlé à une sale affaire quelconque, j'ai eu conscience que je prenais de gros risques... Je les ai pris... Je les assume !
Alex se leva à son tour.
_ Vous êtes courageuse, mais ça suffira pas. Les Anciens que vous avez vus cette nuit étaient des toquards...
_ Je sais pas si j'ai des dons pour apprendre la sorcellerie... Je suis pas Hermione Granger !"
Alex fronça les sourcils.
_ L'héroïne d'Harry Potter, expliqua-t-elle. Me dites pas que vous connaissez pas !
_ Seulement de nom.
_ Bon. Si vous m'apprenez à combattre ces sales bêtes d'Outre-Espace, je comble les lacunes de votre culture. Ca vous va ?
_ Vous arrivez à plaisanter avec tout ce qui vous guette ?
_ Dans mon métier, j'en vois de toutes les couleurs ! J'ai vite appris que l'humour, c'était la meilleure façon de pas péter les plombs.
Alex sourit.
_ Vous serez bonne élève...
_ Dites-moi, professeur, est-ce que vous avez une idée pour retrouver l'homme à la cataracte ? Il pourra peut-être répondre à certaines questions que vous vous posez...
C'était une bonne idée, sauf qu'Alex n'avait que des souvenirs confus de cet homme.
Oui, mais quelqu'un pourrait combler quelques blancs... La chose homme-requin-serpent que son esprit avait confondu avec Cyrille.
_ J'ai une piste pour le trouver...

Voici donc pour la première partie. Voulez-vous une suite ?
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